Reste-t-il un glacier alpin viable pour Ice Memory ?



Le projet Ice Memory est le fruit de la coopération de chercheurs français, italiens et suisses, soutenus par des scientifiques internationaux, qui les aident sur le terrain à réaliser les missions relevant de ce programme. Il prévoit de recueillir sur une vingtaine de glaciers dans le monde deux carottes de glace, dont l’une sera analysée chimiquement et la deuxième stockée à terme dans une archive protégée, creusée dans la glace sur le site de la station italo-française Concordia, en Antarctique. “C’est l’endroit le plus sûr au monde“, selon Carlo Barbante, paléoclimatologue à l’Institut de dynamique des processus environnementaux de l’université Ca’ Foscari de Venise. Non seulement parce qu’il y fera encore froid même lorsqu’une grande partie de la couverture glaciaire aura fondu, mais parce qu’il s’agit d’une zone pacifiée, consacrée à la recherche, et qui n’appartient à aucun État. Les coordinateurs du projet espèrent pouvoir y apporter les premiers prélèvements en 2023. Ils sont destinés aux générations futures de chercheurs, afin qu’ils puissent continuer de les étudier malgré le réchauffement climatique, et qu’ils en obtiennent de nouveaux résultats grâce aux nouvelles méthodes qui auront cours.

Où en est actuellement le projet Ice Memory ?

Sur les 20 initialement prévus, quatre forages ont déjà été réalisés avec succès. En 2016, des carottes de 128 mètres ont pu être recueillies sur le Col du Dôme, dans le massif du Mont-Blanc. En 2017, deux carottes de plus de 130 mètres ont été récoltées à plus de 6.000 mètres d’altitude sur le glacier de l’Illimani, en Bolivie. En 2018, c’est au tour de la Russie, avec deux carottes extraites sur l’Elbrouz, dans le Caucase, puis sur le Belukha dans les montagnes de l’Altaï, en Sibérie, où les chercheurs ont réussi à prélever deux carottes, dont l’une de 160 mètres.

Le cinquième site sélectionné aurait dû être le glacier de Corbassière, sur le massif du Grand Combin, situé à 4.100 mètres d’altitude dans les Alpes occidentales du Valais, mais l’expédition a tourné court, comme le rapporte Margit Schwikowski, directrice du Laboratoire de chimie environnementale de l’Institut Paul Scherrer (PSI) de Villigen (Suisse).

La glace du Grand Combin est sans doute compromise

L’équipe de scientifiques qui s’est installée en septembre 2020 sur le glacier a en effet été plus qu’étonnée de constater la rapidité des effets du changement climatique sur la glace.

En 2018, des chercheurs italiens étaient venus en vérifier la “signature chimique” (la stratification historique des particules qui y restent piégées), et n’avaient décelé aucun problème. Mais comme au cours des deux derniers étés, la température a parfois dépassé 0°C au-delà de 4.000 mètres, la glace a commencé à fondre, et l’eau de fonte, qui s’est infiltrée dans le glacier avant de refroidir à nouveau, en a perturbé la structure.

Le glacier se compose en effet sur environ 40 mètres de névé, une neige ancienne assez molle, car partiellement recristallisée, qui ne se transforme en couche de glace compacte qu’en profondeur, sous la pression de la neige qui vient la recouvrir. Lorsqu’une couche de glace se forme à un niveau plus haut, on parle de “glace superposée”.

Sur le Grand Combin, la présence d’une couche de glace superposée a donc permis aux scientifiques de mesurer l’étendue de la fonte, car des strates entières de glace compacte traversaient le glacier, bloquant systématiquement leur foreuse à 17 mètres de profondeur. Il ne leur a donc pas été possible de forer sur 80 mètres pour atteindre le substrat rocheux du glacier. Seule l’analyse chimique en laboratoire peut indiquer si la signature de la glace a été endommagée par l’eau de fonte, mais si la stratification est trop compromise, les prélèvements effectués ne seront pas de grande utilité.

Des carottes riches d’informations

L’analyse des échantillons de glace fournit de multiples informations sur l’environnement, et plus particulièrement sur la qualité de l’air et l’évolution climatique. Comme les cernes des arbres, les couches de glace archivent les pollens des plantes, mais surtout les particules et aérosols présents dans l’atmosphère, qui viennent se déposer en altitude après avoir été emportés par les précipitations. Les analyses chimiques de la glace permettent ainsi de mesurer les éléments marqueurs d’une activité humaine ou d’un événement climatique. L’analyse des isotopes de l’oxygène et de l’hydrogène permet également de reconstituer l’évolution de la température et des précipitations des périodes antérieures.

Plus on s’enfonce dans le glacier, plus la couche de glace est dense et ce sont donc les zones les plus profondes qui sont les plus riches d’informations sur le passé ; ainsi pour une profondeur de 80 mètres, les 75 mètres supérieurs représentent les 1.000 années les plus récentes, tandis que les 5 derniers mètres contiennent les informations des 9.000 années précédentes.

Il ne reste peut-être qu’un seul glacier viable en Europe

Comme le Grand Combin date de plusieurs milliers d’années, les 17 mètres recueillis ne serviront pas à grand-chose pour l’analyse paléoclimatique du projet Ice Memory, Margit Schwikowski considérant que “pour ce glacier, nous arrivons probablement trop tard“. “Dans les Alpes, le tableau est sombre“, ajoute-t-elle, car elle n’envisage désormais qu’un seul site qui puisse abriter un glacier viable : le Gorner, situé sous la pointe Gnifetti, à plus de 4.500 mètres d’altitude, à la frontière italo-suisse.

Sur les quelque 5.000 glaciers qui existaient autrefois dans les Alpes, il serait peut-être le seul qui puisse donc contribuer à préserver l’histoire climatique de l’Europe. La glace de la pointe Gnifetti date en effet de plus de 15.000 ans, tandis que l’Illimani et le Belukha, qui font partie des plus anciens glaciers de haute montagne du monde, remontent à quelque 20.000 ans. Et l’on trouve des glaces encore plus anciennes au fond des immenses calottes glaciaires des régions polaires.

Mais le prochain objectif des chercheurs à la tête du projet Ice Memory reste toujours le Kilimandjaro, même s’ils n’ont toujours pas obtenu l’autorisation d’y prélever des échantillons de la part du gouvernement tanzanien. C’est le plus grand des rares glaciers africains, et il a déjà rétréci d’environ 90% en un siècle. Il pourrait même disparaître en l’espace de dix ans. Le temps presse donc pour l’archive Ice Memory, puisque, comme le dit Carlo Barbante, les glaciers “fondent littéralement sous nos pieds“.



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