Une forêt boréale découverte sous une ancienne base secrète


Une ville sous la glace

Fruit d’une histoire extraordinaire, ces matériaux ont été collectés par le Corps des ingénieurs de l’armée américaine, en pleine guerre froide, sous une base secrète dénommée “Camp Century”. Elle avait été créée en 1959 dans une période de vives tensions entre les Etats-Unis et l’URSS. Alors que les Soviétiques viennent alors de lancer le tout premier satellite artificiel (Spoutnik-1) et que les Américains vivent dans la peur d’être frappés par des missiles n’importe où depuis l’espace, ces derniers souhaitent bénéficier d’un poste avancé plaçant l’URSS à portée de tir. Construit à environ 1.000 km du pôle Nord sous des dizaines de mètres de glace, Camp Century entend dissimuler 600 ogives nucléaires ! D’immenses tunnels (une vingtaine) sont creusés ainsi pour abriter des puits à missiles… mais également un cinéma, une église, un hôpital et surtout plusieurs laboratoires scientifiques, vitrines officielles de la station polaire. Les recherches académiques sont menées en collaboration avec des scientifiques danois, tandis que les objectifs militaires – sous le nom de code de “PROJECT ICEWORM” (projet ver de glace) – demeurent top secret. Ce n’est qu’au milieu des années 1990, après la fin de la guerre froide, que ces derniers seront rendus publics et que des documents gouvernementaux commenceront à être déclassifiés sur cette étrange “ville souterraine”.

Camp Century testait secrètement la possibilité de stocker des ogives nucléaires tout près de l’URSS

Des études pionnières sur le paléoclimat

Jugé trop compliqué et finalement trop risqué en raison de l’instabilité des glaces, l’acheminement des missiles n’est cependant jamais organisé, l’armée américaine abandonnant Camp Century en 1967. “Mais des recherches scientifiques ont bel et bien été conduites sur place. Ce n’était pas qu’un faux nez”, souligne Pierre-Henri BlardDes opérations de forage (à l’aide de kérosène) sont notamment effectuées à l’aplomb de Camp Century, jusqu’aux roches du Groenland situées à 1.390 mètres de profondeur. Et les carottes glaciaires sont examinées par le géochimiste danois Willi Dansgaard qui réalise des études pionnières sur l’évolution du climat. Il comprend que ces matériaux constituent d’excellents enregistrements des variations climatiques du passé (températures, précipitations, chimie de l’atmosphère, etc.) et documente, grâce aux échantillons de Camp Century, les premières archives paléo-climatiques fondées sur des carottes de glace. “Mais les échantillons qui se trouvaient à l’interface entre les glaces basales et le sol du Groenland n’ont été que très partiellement analysées, explique Pierre-Henri Blard. De type pétrologique, les études ont porté uniquement sur la minéralogie et la nature des roches. Rien sur une éventuelle flore ou la datation des mélanges sédimentaires, les techniques d’analyse étant à l’époque relativement limitées.”

Opérations de forage à Camp Century pour récupérer des carottes glaciaires 

Les échantillons refont surface  

Transférés à l’université de Copenhague, ces sédiments sous-glaciaires sont stockés dans des congélateurs à -30°C… avant de tomber littéralement dans l’oubli. Et ce n’est que quarante ans plus tard, en 2017, à l’occasion d’un déménagement visant à reconditionner les carottes de glace de l’université dans des entrepôts plus volumineux, que les échantillons de Camp Century sont redécouverts et dûment répertoriés. Or quelques mois plus tard, suite à un heureux concours de circonstances, Pierre-Henri Blard contacte l’université de Copenhague. Il vient de consulter un article de Willi Dansgaard (datant de 1981) sur les roches sédimentaires de Camp Century – le seul publié jusqu’alors dans une revue scientifique. Intrigué par ces échantillons et apprenant avec bonheur qu’ils ont refait surface, le Français demande s’ils peuvent être analysés avec des techniques modernes. Une équipe de chercheurs danois, français, belges et américains se met alors en place et débute les investigations.

Découpe des échantillons de glace basale de la carotte Camp Century 

Des fossiles remarquablement conservés

Menées à l’université de Copenhague, les premières étapes consistent à découper les carottes de glace puis à décrire la taille, la forme ainsi que l’agencement des grains macroscopiques présents dans les sédiments. Des études stratigraphiques sont également effectuées. “Les examens préliminaires indiquaient, d’emblée, que le site avait connu deux types d’époques glaciaires entrecoupées d’une période où les roches semblaient totalement libérées des glaces”, raconte Pierre-Henri Blard. Pour en savoir davantage, les échantillons sont transférés ensuite à l’université de Wellington, aux Etats-Unis. C’est là, avec des microscopes à haute résolution, que les chercheurs découvrent une multitude de fossiles de plantes. “La calotte qui les a par la suite recouverts a très bien préservé la matière organique. On dirait que ces plantes sont mortes hier !” s’enthousiasme Pierre-Henri Blard. 

Un fragment des carottes sédimentaires de Camp Century

De précieux marqueurs isotopiques

Une dernière série d’analyses permet de dater, enfin, la période durant laquelle ce paysage végétal a pu se développer. Elles reposent sur l’aluminum-26 et le béryllium-10, deux isotopes produits par des réactions entre les roches et les particules cosmiques (des neutrons très énergétiques) qui frappent en permanence la Terre. “Détectés dans les sédiments de Camp Century, ces isotopes ne sont fabriqués que lorsque les roches affleurent en surface, donc en l’absence de glace, explique Pierre-Henri Blard. Quand la calotte est en place, celle-ci joue un rôle d’écran et les rapports isotopiques entre l’aluminum-26 et le béryllium-10 décroissent.” Selon les calculs des chercheurs, l’épisode interglaciaire aurait duré ainsi plusieurs dizaines de milliers d’années il y a de ça 400.000 ans. Et serait apparu suite un réchauffement de l’ordre de deux degrés par rapport aux températures préindustrielles. “Ces estimations seront par la suite raffinées mais elles correspondent pour le moment au scénario le plus probable”, souligne le géologue. 

Un dangereux point de bascule

Croisés à d’autres données recueillies à différents endroits du Groenland, ces résultats indiquent ainsi, pour la première fois, que la majorité voire la totalité de la calotte arctique était absente par le passé. Ils suggèrent également que le Groenland pourrait répondre de manière globale, brutale et irréversible au-delà d’un certain seuil. “Il existerait une sorte de point de bascule. Si l’on dépasse ce seuil, manifestement de deux degrés, pendant un temps suffisamment important, la calotte disparaîtrait dans sa totalité et non de manière partielle. Or nous sommes actuellement tout près d’atteindre ce seuil. D’où l’importance de limiter le réchauffement anthropique en-deçà de 2°C et plus sûrement en-deçà de 1,5°C”, alerte Pierre-Henri Blard. Sachant que la fonte entière du Groenland entraînerait une élévation de 6 à 7 mètres du niveau de la mer, cette perspective apparait extrêmement préoccupante. Il est toutefois impossible de prédire, pour le moment, en combien de temps la calotte groenlandaise risquerait de fondre. Cent ans, mille ans, dix mille ans ? Nul ne le sait pour le moment. “D’autres travaux, notamment de modélisation, devront être poursuivis pour répondre”, souligne Pierre-Henri Blard.   

Localisation de Camp Century, au nord ouest du Groenland, et d’autres sites où des carottes ont été collectées 



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